Hommage à Françoise Héritier

              par Claudine Hermann et d'autres membres de F&S

 

Françoise Héritier était membre d'honneur de l'association Femmes & Sciences depuis sa création en 2000. Elle est intervenue, avec limpidité, simplicité et gentillesse, lors des 10 ans de l’association au Sénat en 2010 avec une conférence sur « Des lois et invariants en anthropologie sociale ».

Célèbre anthropologue et ethnologue, Françoise Héritier a été chercheuse au CNRS et directrice d’études à l'EHESS. En 1982, elle devient la première femme titulaire d’une chaire au Collège de France (où elle a succédé à Claude Lévi-Strauss lorsqu’il quitte la chaire d’anthropologie sociale), inaugurant la chaire d’« Étude comparée des sociétés africaines », elle y restera professeure jusqu’en 1998. Elle a dirigé le Laboratoire d’anthropologie sociale (Collège de France, CNRS et EHESS) de 1982 à 1999). Elle a été membre de nombreux conseils et comités nationaux, en particulier du Conseil national d’éthique pour les sciences de la vie, ainsi que présidente du Conseil national du sida de 1989 à 1995.

Françoise Héritier a reçu de nombreuses distinctions et prix.

  • Médaille d'argent du CNRS en 1978 pour ses travaux sur le fonctionnement des systèmes semi-complexes de parenté et d’alliance
  • Première lauréate, en 2003, du Prix Irène Joliot Curie créé par le ministère de la Recherche pour mettre en lumière des femmes scientifiques remarquables.
  • Grand'Croix de l'ordre national du Mérite en 2011
  • Grande officière de la Légion d'honneur en 2014
  • Prix spécial Fémina, le 8 novembre 2017, pour l'ensemble de son œuvre.

Suivant ses observations anthropologiques et leur analyse, Françoise Héritier découvre l’invariance et l’universalité de la suprématie du masculin sur le féminin « partout, de tout temps et en tout lieu, le masculin est considéré comme supérieur au féminin. »[1]. Elle pense qu’il manque cette analyse du féminin et du masculin dans la méthode structurale d’études des relations de parenté de Claude Lévi-Strauss. Elle s’interroge sur l’échange des femmes et ce qui a permis de légitimer que les hommes utilisent les femmes comme objet d’échange.

Françoise Héritier pense que la dualité sexuelle a conduit la pensée humaine à une catégorisation binaire de ses observations, à attribuer une valeur sexuelle à ces catégories – comme le chaud et le froid, le sec et l’humide - et imposer une hiérarchisation de ces catégories : « La plus importante des constantes, celle qui parcourt tout le monde animal, dont l’homme fait partie, c’est la différence des sexes. (…) Je crois que la pensée humaine s’est organisée à partir de cette constatation: il existe de l’identique et du différent. » [2]

« L’observation ethnologique nous montre que le positif est toujours du côté du masculin, et le négatif du côté du féminin. »[3] Elle affirme que ces valeurs attribuées sont variables et donc ne sont en rien naturelles, essentielles à ces catégories. Elles résultent d’une modélisation de l’esprit qui existe depuis les débuts de l’humanité pensante, sans doute le paléolithique. Elle théorise cette construction humaine en « valence différentielle des sexes » dans deux ouvrages fondamentaux : Masculin-Féminin I. La Pensée de la différence, Paris, Odile Jacob, 1996 ; rééd. 2002 et Masculin-Féminin II. Dissoudre la hiérarchie, Paris, Odile Jacob, 2002.».

Pour expliquer que les femmes puissent reproduire à la fois du semblable - des filles - et du différent - des garçons, il est partout et toujours affirmé que c’est l’homme qui est à l’origine de la procréation des deux sexes.

Cette conception que l’homme « met l’enfant dans le ventre de la mère », seul acteur dans la reproduction a été transmise génération après génération, elle l’est encore même si l’on sait maintenant que la reproduction est le fruit d’un double partage.

Il revient donc aux hommes de préserver ce capital que sont les femmes, de contrôler l’intégrité de leur corps afin qu’elles puissent être échangées, de proclamer leur infériorité afin de les garder sous leur coupe.

Ce contrôle des femmes se fait partout selon 4 modalités :

  1. la privation du droit de disposer de leur corps ;
  2. la privation de l’accès au savoir qui développe l’esprit critique et permet l’émancipation ;
  3. la privation de l’accès au pouvoir et aux fonctions de pouvoir ;
  4. le mépris et la condescendance qui sont des corollaires nécessaires pour les maintenir en infériorité.

Ce modèle de pensée a été construit pour expliquer une réalité qu’à l’aube de l’humanité les humains ne pouvaient comprendre. L’ancienneté de ce modèle l’a fait passer pour naturel et il continue d’opérer de nos jours malgré les découvertes scientifiques qui ont expliqué la reproduction.

La pensée de Françoise Héritier accompagne la libération des femmes. Grande féministe, elle revendique que la question de l’égalité entre les sexes est un problème politique crucial. Françoise Héritier croit au changement possible. Il s’agit d'un modèle construit par la pensée humaine, donc la pensée humaine peut le déconstruire et en créer un autre. Mais cela prendra du temps. Le droit à la contraception a été une étape primordiale, rendant aux femmes la disposition de leur corps. La deuxième étape est l’augmentation de l’accès des femmes et des filles au savoir. Mais ils ne sont pas encore acquis partout.

[1]                                 Françoise Héritier, Michelle Perrot, Sylviane Agacinski, Nicole Bacharan, La Plus Belle Histoire des femmes, Paris, Le Seuil, 2011

[2]                                 idem

[3]                                 idem