Publié le 30/12/2019 à 05:07 , mis à jour à 13:44 par La Dépêche

Elles s’appellent Anny Cazenave, Catherine Jeandel, Alexandra Ter Halle, Véronique Garçon ou Lisa Weiss. Ces cinq chercheuses toulousaines étudient les océans.

Anny CAZENAVE / Photo Dr.

Dans leur laboratoire à Toulouse ou sur leur navire de recherche, Anny Cazenave, Catherine Jeandel, Alexandra Ter Halle, Véronique Garçon et Lisa Weiss sont aux premières loges pour constater les effets du changement climatique. Montée du niveau de la mer, acidification des océans, désoxygénation, pollution plastique, érosion des côtes…, ces chercheuses passent à la loupe ces phénomènes pour tenter de les expliquer. Et pourquoi pas de les réduire. Comment ? En comptant sur vous : sur votre capacité à consommer moins, à réduire l’usage du plastique, à employer moins d’engrais…

Anny Cazenave mesure le niveau de la mer

Après avoir passé une première partie de sa carrière scientifique à étudier la structure interne de la Terre, la chercheuse toulousaine Anny Cazenave a décidé "de remonter vers la surface" pour se consacrer à l’analyse des Océans et plus particulièrement à l’évolution de leurs niveaux. Pour cela, la scientifique du CNRS passe à la loupe les données que lui fournissent les satellites d’observation, depuis son

La mer monte de 4 mm par an

Anny Cazenave est à l’origine du développement de l’hydrologie spatiale, "autrement dit, nous utilisons ces mêmes observations spatiales, appelées altimétriques, pour étudier les variations du niveau des lacs, des rivières… sur les continents." Très vite, la chercheuse s’est rendu compte que l’évolution du niveau des océans et des eaux continentales étaient directement en lien avec le changement climatique.

Alors pourquoi la mer monte-t-elle ? "Il y a deux grandes causes : le réchauffement de l’océan et sa dilatation, puis la fonte des glaces continentales. Cette dernière se traduit par le recul des glaciers de montagne qui fondent et font monter le niveau de la mer, tout comme la perte de glace au Groenland et à l’Antartique de l’Ouest.

"Si on fait un bilan depuis les 27 dernières années, on voit que les fontes des glaces continentales représentent la plus grande contribution à l’élévation du niveau de la mer (60 %) contre 40 % pour la dilatation thermique de l’océan".

Aujourd’hui, chercheuse émérite, Anny Cazenave continue à se passionner pour les océans. "Je pourrais faire du tricot, mais cela m’intéresse moins", plaisante-t-elle. En plus de ses travaux de recherche, elle est très sollicitée pour rejoindre des comités nationaux et internationaux (NDLR : dont le GIEC) et produire des rapports. "Comme ça me plaît, j’ai dû mal à dire non. Du coup, je suis même plus occupée qu’avant", conclut l’océanographe.

Alexandra Ter Halle filtre les eaux du 7e continent

Alexandra Ter Halle. /Photo Dr.
Alexandra Ter Halle. /Photo Dr.

Petite, Alexandra Ter Halle, passait un mois de vacances sur les côtes croates, au bord de l’Adriatique. La chercheuse d’origine yougoslave garde de ces moments "des images fantastiques. C’était comme dans le Grand Bleu. Avec ma sœur, on prenait un masque, un tuba et on regardait les poissons et les coraux pendant des heures". Aujourd’hui, la mer reste son terrain d’exploration mais à des fins scientifiques.

Alexandra Ter Halle est chercheuse pour le CNRS à Toulouse, au laboratoire des interactions moléculaires et réactivité chimique et photochimique. Son dada : c’est d’aller sur le terrain – ou plutôt sur l’eau – réaliser des mesures à partir de capteurs de pollution. Cette année, la chercheuse a passé trois mois en mer. D’abord sur les îles Eparses dans l’Océan indien, ensuite à bord de Tara pour effectuer des mesures sur la Manche et de la Tamise et enfin sur le 7 e continent. Ce gigantesque tourbillon de déchets en plastique, la chercheuse le connaît bien, pour le fréquenter depuis 2014. Si une forte médiatisation a contribué à mettre au jour les milliards de plastiques flottants, qu’en est-il de ceux qui brisent sous l’effet du soleil et des vagues. Où vont-ils ? "C’est exactement ce que j’étudie. Il s’agit des micros et des nanos plastiques, poursuit Alexandra Ter Halle. Dans mon équipe à Toulouse, nous sommes les premiers chercheurs à avoir démontré que le plastique se cassait jusqu’à l’échelle du nanomètre, soit un million de fois plus petit qu’un grain de riz. Ces particules ont la singularité de se déplacer dans l’organisme et même de traverser les barrières cellulaires. C’est très préoccupant", reconnaît la scientifique. D’où l’importance de trier ses déchets, d’éviter les emballages à usage unique et "d’encourager les industriels au recyclage car pour l’instant seul 20 % de nos emballages le sont", regrette Alexandra Ter Halle.

Catherine Jeandel, infatigable militante

Catherine Jeandel prépare une  campagne en mer, début 2021. / photo DR
Catherine Jeandel prépare une campagne en mer, début 2021. / photo DR

Chercheuse et militante passionnée, Catherine Jeandel s’est imposée comme une personne incontournable de la défense des océans. A l’âge de 13 ans, cette amoureuse marine décide d’être océanographe. En 1983, elle intègre le CNRS pour y poursuivre son rêve. "Mais je ne savais pas que j’allais tomber dans un si lourd paysage, avec autant de difficultés et de dégradations. J’ai grandi au bord de la mer, en Bretagne, c’était un bonheur d’y être. Aujourd’hui, je vois que la côte se dégrade, avec les algues invasives, les pollutions, il y a aussi la montée du niveau de la mer." En 40 ans de pratique, la scientifique du Legos, a vu évoluer sa discipline. "Longtemps, l’océan a été étudié pour le fluide, la physique et la biologie. Depuis, les années 80, on a une vision plus intégrée, la biologie dépend beaucoup de la physique. On a notamment développé la géochimie marine dont, pour le coup, je suis une pionnière. Là, on utilise des traceurs pour connaître les liens, déterminer l’origine, mesurer la vitesse des phénomènes…", explique Catherine Jeandel.

Très au fait de ce qui se passe dans les océans, elle a tiré très tôt la sonnette d’alarme. "Depuis 1979, on sait que le réchauffement climatique est dû à l’activité humaine. L’Océan récupère 95 % de l’énergie en excès émise par l’Humanité. On sait aussi que le gaz carbonique, quand il se dissout dans la mer, fait augmenter la température de l’Ocean et acidifie sa surface. Mais encore faut-il être entendu ! Aujourd’hui, il y a des sécheresses plus intenses, des tornades…, quand l’humanité est agressée, elle entend mieux notre discours", regrette Catherine Jeandel. Pour elle, si on ne fait rien "on va crever de soif, de faim". Le fait que certains Etats et pas des moindres "les USA et le Brésil", puissent encore nier cette réalité, la met "dans une colère noire". Conférences, train pour le climat…, elle poursuit l’information du grand public "parce que je suis convaincue que l’éducation est la première clef", dit-elle.

Lisa Weiss traque les plastiques

La chercheuse à bord du bateau Tara. / Photo DR
La chercheuse Lisa WEISS à bord du bateau Tara. / Photo DR

Pendant 4 ans, Lisa Weiss a vécu en Polynésie française où elle a développé un goût particulier pour la mer « à travers la plongée et les sports nautiques ». C’est donc tout naturellement qu’elle s’est orientée vers des études de géophysique. Aujourd’hui, à 25 ans, la jeune femme prépare une thèse sur « la problématique des plastiques dans les fleuves et la Méditerannée », entre Toulouse (au laboratoire d’aérologie) et Perpignan. Son projet d’étude l’a amenée à participer à la mission Tara viscoplastiques 2019. « Il s’agit d’un bateau qui regroupe une équipe de chercheurs », précise Lisa Weiss, qui a passé un mois à bord « sur la partie Rhône et Ebre, pour les échantillonner. » Ensuite, la scientifique comptabilise « les particules microplastiques ainsi que les bactéries agrégées autour » De retour dans son laboratoire, elle travaille sur la modélisation des courants en Méditarénnée « en vue d’identifier les modes de transports des microparticules dans les masses d’eau, trouver des zones d’accumulation, comprendre l’échouage ». Pour elle, étudier cette pollution permet de comprendre l’impact qu’elle a sur notre santé. « On a déjà bien pollué les océans, mais il est important de diminuer le flux continuel de déchets qu’on rejette. Aujourd’hui, si on étudie les fleuves, c’est parce qu’on veut faire comprendre que la solution est à terre. Les fleuves sont la plus grande porte d’entrée des plastiques dans le milieu marin. Il faut donc que les villes soient plus vertueuses et que les plastiques à usage unique soient interdits », clame-t-elle.

Véronique Garçon planche sur la désoxygénation

La scientifique Véronique Garçon en expédition dans le grand sud. /DR
La scientifique Véronique Garçon en expédition dans le grand sud. /DR

Quand elle ne participe pas à des campagnes en mer sur des navires de recherche, Véronique Garçon travaille au laboratoire d’études en géophysique et océanographie spatiales (Legos), situé à Rangueil, où elle fait tourner des modèles de simulation de l’océan. En effet, c’est ici, au sud de Toulouse, que la scientifique du CNRS étudie « le cycle du carbone, de l’azote, et de l’oxygène, dans l’océan. »Ces dernières années, Véronique Garçon a choisi de se pencher sur le problème brûlant de la désoxygénation des océans, qui ne fait que croître. Il y a deux causes à cela. « D’abord, la fertilisation excessive des sols par des engrais qui via les bassins-versants débouche sur le littoral. Cet enrichissement en éléments nutritifs entraîne le développement d’algues. Leur décomposition par des bactéries requiert de l’oxygène », explique Véronique Garçon. L’autre cause de la désoxygénation, c’est le réchauffement climatique. « Avec l’augmentation des gaz à effet de serre, la température de l’eau se réchauffe. Et quand l’océan se réchauffe, il retient moins d’oxygène alors que la faune qui vit dans les eaux plus chaudes a un besoin en oxygène plus important », poursuit la scientifique, chiffres à l’appui. « Les océans ont perdu environ 2 % de leur oxygène dissous depuis les années 50.

Les océans sont aussi importants que le poumon de l’Amazonie

Selon nos simulations, ils devraient en perdre environ 3 à 4 % d’ici 2100. » Si les conséquences sont moins visibles que la pollution plastique, elles sont tout aussi dramatiques. « La désoxygénation entraîne une diminution de la biodiversité et agit sur la répartition des espèces. Par exemple, le thon, l’espadon, les marlins ont besoin d’eau oxygénée et vont près de la surface la prendre, ce qui les rend encore plus vulnérables à la pêche. En revanche, les méduses vivent très bien dans les eaux où il y a peu d’oxygène. Mais vendre des méduses rapporte beaucoup moins que vendre du thon », ironise Véronique Garçon.Pour elle, il est urgent de se mobiliser face à la désoxygénation des océans « les écosystèmes sont vraiment concernés. C’est un problème important, aux impacts socio-économiques non-négligeables. Dès le plus jeune âge, il faut mettre l’accent sur le fait que les océans sont le patrimoine de tout un chacun. Ils sont tout aussi importants que le poumon de l’Amazonie. Il est donc fondamental de préserver les océans pour l’avenir de notre Humanité. » Pour Véronique Garçon, informer les jeunes générations fait partie de « sa responsabilité de scientifique.

Dossier réalisé par Sophie Vigroux